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  • Moins d’Amérique avec l’Europe

    Alors qu'Angela Merkel avait pu laisser entendre que les Etats Unis et le Royaume Uni n'étaient plus des partenaires fiables, invoquant ainsi la nécessité pour l'Europe de "reprendre son destin en mains", le mardi 30 mai, Donald Trump déclarait dans un tweet « Nous avons un déficit commercial MASSIF avec l’Allemagne et elle paie BIEN MOINS qu’elle ne le devrait pour l’Otan et la défense. Très mauvais pour les États-Unis. Ça va changer ». Quels sont les risques réels de voir le "parapluie" américain disparaitre de l'horizon européen ? Guillaume Lagane : Ce qu'on peut dire c'est qu'aujourd'hui des troupes américaines importantes sont stationnées en Europe. On compte 100 000 soldats américains dans l'environnement européen qui sont basés en Allemagne mais aussi en Italie au Royaume-Uni et en Espagne. On retrouve également une composante navale très importante. Donc ce parapluie existe et la seule question c'est de savoir s'il serait actionné en cas de menace par Donald Trump. A ce stade c'est assez flou. Il a refusé, lors de sa venue à Bruxelles le 25 mai, de se prononcer sur l'article 5 qui est celui par lequel les nations appartenant à l'Alliance Atlantique s'engagent à se défendre au cas où l'un d'eux est attaqué. Cet article est volontairement ambigu, il a était écrit de manière à ce que chaque Etat puisse déterminer le degré d'engagement qu'il mettra dans la défense des autres. Cette nuance était une volonté des Etats-Unis qui, en 1948, étaient encore un état isolationniste et n'avait jamais signé d'alliance militaire permanente. Cela ouvre une incertitude sur la position qu'adoptera Trump en cas de crise. Jean-Sylvestre Mongrenier : Il semble qu’il ne faille pas confondre les différents niveaux de la réalité internationale. Tout n’est pas aligné : l’économie et le commerce sont une chose, le politique dans sa dimension la plus essentielle, à savoir la conduite diplomatico-stratégique des Etats, en est une autre. En termes plus concrets, l’existence d’une alliance forte entre différentes nations, alliance fondée sur le partage des mêmes enjeux de sécurité, peut aller de pair avec des désaccords commerciaux ou autres. Si l’on regarde l’histoire de l’OTAN au fil des décennies, les crises et désaccords sont même la règle, du fait notamment que cette alliance regroupe des « démocraties de marché », soumises à des alternances politiques d’une part, en concurrence sur le plan économique d’autre part. L’OTAN n’a jamais fonctionné selon la même logique que le pacte de Varsovie : la Guerre Froide a opposé le « bloc » soviétique non pas à une entité similaire, mais à un « camp » occidental, plus souple et polycentrique. Dans les années 1960 et 1970, le déséquilibre de la balance des paiements des Etats-Unis ainsi que la crise du dollar, avec la fin de la convertibilité en or de la monnaie américaine (le « coup d’Etat monétaire » du 15 août 1971) à la clef, ont suscité de vives tensions entre les deux rives de l’Atlantique, sans que la solidarité stratégique occidentale à l’encontre du bloc soviétique et l’existence même de l’OTAN ne soient véritablement remises en question. Pourtant, la lecture d’un ouvrage quelque peu oublié de Raymond Aron – République impériale, les Etats-Unis dans le monde, 1945-1972 (Calmann-Lévy, 1973) – donne un solide aperçu des interrogations et inquiétudes qui travaillaient alors l’Europe occidentale. A l’issue de la Guerre Froide, au cours des années 1990, on a pu croire que la géoéconomie allait se substituer à la géopolitique, la lutte tous azimuts pour la maîtrise des technologies-clefs, la conquête des marchés et l’attraction des capitaux étant censées se substituer aux conflits du type pouvoirs-territoires et faire voler en éclats l’Occident. Plus de deux décennies se sont écoulées. Bref, on n’en finit pas d’annoncer la fin de l’Occident et la disparition de l’OTAN, mais cette alliance s’adapte aux nouvelles menaces et se transforme, tout à la fois sous l’emprise de la nécessité et de par la volonté de ses membres. Après une période expéditionnaire, période qui n’est d’ailleurs pas totalement close (voir la mission de l’OTAN en Afghanistan et un rôle peut-être accru à terme sur le théâtre syro-irakien, voire en Libye), les Alliés ont décidé de recentrer l’OTAN sur l’article 5 et la défense collective de ses membres. Dans le contexte présent, sur le plan des menaces étatiques, il s’agit de renforcer la posture de défense et de dissuasion de l’OTAN sur l’axe Baltique-mer Noire, de façon que Vladimir Poutine ne se hasarde pas à réitérer le scénario ukrainien (rattachement manu militari de le Crimée et guerre hybride en Ukraine continentale, dans le Donbass) aux dépens des Etats baltes, de la Pologne ou d’un autre allié centre-est européen. De fait, la « présence avancée » alliée a été renforcée, des troupes venues d’autres pays membres font rotation en Europe centrale et orientale, y compris celles des Etats-Unis qui ont à nouveau déployé des chars. Quant à Donald Trump, le nouveau président américain, il est revenu sur une rhétorique de campagne empreinte de démagogie (l’« OTAN obsolète »). Bref, le « parapluie » américain n’est pas refermé et l’OTAN demeure une alliance sans équivalent dans le monde. Peut-être faut-il cesser de sur-interpréter le moindre propos ou silence de Trump. Prenons garde aussi à ce que le conflit de la Maison-Blanche avec la presse américaine ne déforme notre vision de l’Administration Trump. Aussi brutales soient-elles, les récriminations de Trump quant à la faiblesse des dépenses militaires européennes ne sont pas infondées.